
Commentaires des participants
Je l'avais vu quelques jours
plus tôt dans une séance de travail au "Regard du cygne", menant un
cercle d'hommes et de femmes d'âges et de niveaux divers et de nationalités
différentes mais en unité de pensée intérieure comme l'implique ce travail
silencieux et intense. Aucune explication d'apprentissage. Ses seules
consignes: observer le mouvement, l'apprendre visuellement et ne le commencer
individuellement qu'après effort de recherche et de compréhension
personnelle. Venir chez lui n'est pas se livrer par fantaisie ou par curiosité
à quelque nouvelle technique gestuelle. C'est s'initier à la pratique d'une
danse sacrée dont la base est au fond du cœur, là où l'être est en communion avec
son Dieu. Pas d'analyse ni de synthèse intellectuelles qui amèneraient à copier
de façon impersonnelle. Il faut sentir et saisir le mouvement corporellement,
le chercher seul et le trouve par imprégnation, en soi-même, de soi-même, ce
que le Maître appelle la "méditation dynamique".
Difficile pour le spectateur
fervent de ne pas virtuellement participer, de ne pas se laisser investir dans
le rythme ternaire de ces musiques d’un autre monde, aiguës à l’excès,
contrastées par des graves instables très souvent discordants aux oreilles
occidentales et qui se succédant se répandent en vibrations martelantes et
toniques touchant le fond de l’être jusqu’à la moelle.
En fin de séance, sans même
savoir si de ma vie j’avais tenu une plume, Javad vint en souriant me demander
d’écrire un article sur ce que je venais de voir puis de l’adresser à votre … «
newspaper » ! Comment servir en toute ignorance la science hermétique d’un professeur
inconnu qui ne fait que passer ? Mais comment refuser l’honneur de ce service
demandé si aimablement en confiance par un serviteur aussi purement dévoué à
son Dieu ?
Imprégnée de toutes les
vibrations de l’atmosphère, aussi dynamisée que si j’avais travaillé dans le
groupe, je promis d’aller voir quelques jours plus tard son « spectacle ». Le
mot choquait après la transcendance du cours auquel je venais d’assister car il
ne s’agissait pas d’aller assister à une soirée exotique théâtrale mais de
participer en présence au cérémonial d’une fête sacrée.
Au centre Mandapa, occupant
la grande scène sombre et basse, le Maître seul attendait. Frêle statue blanche
d’une immobilité de marbre il était en position de lotus dans un espace funèbre
: sol, plafond, rideaux noirs – Pour décor et pour éclairage à l’avant-scène,
une simple ligne de sept courtes bougies blanches – protection sacrée –
séparées de petits bouquets raffinés faits de roses rouges mêlées par trois
dans leur verre de cristal d’autant de brins de jasmin fleuri. Vision d’art qui
méritait recueillement et silence mais que troublait l’arrivée bruyante des
spectateurs.
Du fond de l’ombre quelques
notes cependant émergèrent, imperceptibles et douces. Le bruit profane s’apaisa
quand insensiblement le « sphinx vivant » s’éveilla et dessina d’un bras puis
de l’autre des mouvements très lents, très simples. Leur répétition soulignait
le début déférent du langage du l’humble créature vénérant le Dieu créateur. La
musique s’affirmait et la « statue » fragile retrouvant tout à fait vie s’anima
et se déploya, paumes offertes dans un jeu élégant et sobre de mains et de
bras. Souple comme un félin, l’homme redressé s’exprimait maintenant de tout
son corps. Une oscillation légère s’emparait des jambes le rechargeant au sol.
Pas une fibre, pas une cellule qui se vibrât alors, une heure durant, dans
cette gymnastique globale commandée par l’esprit, préparant la montée de l’âme
vers le sommet de la prière.
Puis ce fut la reprise de
souffle avant la seconde phase. Dans une longue pause Javad détendu fit le
plein d’énergie par la double respiration dont le dessin interne est en forme
de « huit », symbolique de l’infini et de l’éternité … Puis toujours à
l’écoute, avec la même lenteur et constant dans son rythme, il reprit
l’exercice plus varié, plus complexe des gestes dissociés, asymétriques, en «
attention divisée ».
La musique s’arrêta. Javad
s’assit. C’était le répit avant le moment sacré. Près de lui, à terre, les
habits du prêtre s’étalaient qu’il allait religieusement revêtir portant
rituellement avant de la mettre chacune des pièces à ses lèvres et à son front.
La jupe longue et très large d’abord que, toujours assis, il ceintura
solidement d’une écharpe de soie verte. Puis le boléro droit aux longues
manches et enfin la coiffure en forme de tiare galonnée de ruban vert.
Habillé, il se leva. Il en lui
apparut dans une éclatante blancheur. Mais à terre une pièce demeurait encore
qu’il saisit et baisa avec respect : la grande cape noire dont entièrement il
s’enveloppa croisant dessous ses bras, une main sur chaque épaule, baissant la
tête et ne laissant plus voir de son corps que ses pieds nus. Alors commença
une marche très lente autour de la scène, chaque pas marquant un arrêt,
peut-être pour un verset silencieux, peut-être pour un poème, peut-être pour
une prière … Le Temps n’existait plus … L’assistance retenait son souffle…
Le rituel accompli, la cape
tomba : il réapparut dans son costume immaculé … Se tournant vers le Nord il
ouvrit immensément les bras dans un élan cosmique mains ouvertes à
l’horizontale, la gauche vers le sol, la droite vers le Ciel. Portée par les
voix du chœur sa rotation doucement s’amorça : un tour légèrement hésitant,
puis deux, puis un troisième …. La jupe se soulevait ébauchant ses vagues
spiralées. Leur volume en mille nuances se modula suivant l’intensité de la
force intérieure que l’homme splendidement maîtrisait, abandonné pourtant au
tourbillon accéléré, fondu comme un atome dans des millions d’atomes au plus
haut de l’éther …
Combien de temps dura cette
ascension ers la Lumière ?
Après ce grand moment de ferveur exaltée l’obscurité s’épaissit, intensément
silencieuse. Le corps s’estompa. Ne resta visible un long moment dans l’ombre
pour une méditation ultime, que la tache pâle de son visage faiblement éclairé
par le dernier « rayon du jour » - ce dernier projecteur qui très lentement
emportait la lumière et tranquillement l’installait dans la nuit … -
Dans son livre Javad vous
dira ce que signifie « Sama’a » :
« Ecoute une voix
silencieuse et joyeuse venant du monde céleste invisible rappelant à la mémoire
le son mélodieux perçu au jour sans commencement ni fin de la Création, la voix
du Créateur disant : « Sois ! »
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